#Exposition

"  La France que j'aime"   - Voyages en France et lieux communs

Gilles Leimdorfer

C’est un long voyage en France, commencé au siècle dernier, en 1999, dans une société submergée d’images fabriquées, de «  fake pictures». Il me fallait prendre la route pour me réconcilier avec une réalité devenue dérangeante parce que trop éloignée de mes images mentales.  

Jeune photographe, je rêvais de voyages et d’aventure dans les chansons de Bruce Springsteen. Un magazine de voyage m'a bien envoyé au Nebraska, mais je n'avais pas assez d'argent pour y retourner. À défaut de Route66, ce serait la Nationale 7 et ses ambiances américaines de zones industrielles à la sauce frenchy. Pas de Born to Run ni de Racing in the Street. Dans les dîners, c'est moins glamour; Omaha, Pine Ridge ou Badlands sonnent mieux que Moulins, Nevers ou Roanne.

Mais je faisais ainsi ce que, pour être honnête, j'avaistoujours voulu: des photos chez moi. Les travaux qui m'ont marqué, de Atget à Eggleston, ont tous été réalisés à domicile. À regarder Shore, Evans, Doisneau et Meyerowitz, j'en ai conclu que c'est chez soi qu'on va le plus loin. Et puis, les barrières de la langue m'ennuient. Pour voir, j'ai besoin de parler.  

Nationale 7, France du Tour, Mythologies… quelle que soit leur justification, dans les histoires cachées derrière ces photographies, il s’agit toujours de voyager. Voyager en France. Une France que j’aime. J’ai besoin d’espérer.

Mon premier travail personnel «  La Nationale 7» (1999-2000), était porté par mes difficultés à accepter la modernité. Ce que je voyais ne correspondait pas à mon imaginaire construit dans l'enfance à coup d'Astérix, de Demoiselles de Rochefort, de publicités et de magazines. J'ai grandi nourri de toutes sortes d'idées reçues issues de la télévision.

Comme les héros de Matrix, j'ai pris une pilule bleue (ou rouge, je ne sais plus) pour regarder enfin le monde tel qu'il est et cesser de regretter ce qu'il aurait pu être. L’idée de la série «  La France du Tour» est née au printemps 2002 du besoin de retrouver mon pays. Depuis les élections présidentielles, j’avais le sentiment de l'avoir perdu. Hop, confisqué  ! J'ai suivi le Tour de France à cinq reprises entre 2002 et 2014. Des semaines de courses à travers tout le pays et des milliers de kilomètres parcourus m’ont permis de croiser des millions de gens venus chercher là, au bord de la route, une innocence perdue, un pays rêvé. Et je n'ai pas vu un seul coureur.

La dernière série «  Mythologies», débutée en 2014, reprend cette confrontation entre imaginaire et réalité. Ce nouveau voyage emprunte les chemins détournés de notre mythologie nationale. Je revisite les «  lieux communs»de la «  France éternelle».  

Roland Barthes, l'histoire, le cinéma, les écrivains, les chanteurs, la BD, le bric-à-brac de mes souvenirs et de la culture populaire me guident dans les étapes de ce long périple délibérément subjectif.

De la place de la Concorde à Camembert en passant par le mont Blanc ou Berck-sur-Mer, je sillonne la France. Un mythe, une destination: le paquebot France au Havre, les parapluies à Cherbourg, L’Angelus de Millet à Barbizon… Je m’amuse et me perds dans le double sens des mots «  cliché  » et «  légende». Les frontières entre images et imaginaires se brouillent, se dissolvent. Un périple parti d’une France qui n’existerait pas vers une France d’aujourd’hui.

Après tous ces voyages, je suis toujours bien incapable de définir mon pays. J'aimerais pouvoir vous assener des vérités définitives, mais aujourd'hui, avantage de l’âge, je ne suis plus sûr de rien. Au cours de mes lectures, j'ai aimé cette définition de Jean-Christophe Bailly: «  France, ce mot désigne quelque chose qui n'existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon là.  »

Présentation du travail de Gilles Leimdorfer a Séte au festival photographique                             "Image Singulières"   Mai 2017   http://www.imagesingulieres.com/